Une petite histoire de bureau…

par le 08 janvier 2019
Catégories : Actualités Entreprises Santé au travail

Au cours du XXe siècle, alors qu’à l’usine les “cols blancs” deviennent plus nombreux que les “cols bleus”, designers, architectes d’intérieur et experts décident de se pencher sur l’organisation de l’espace de travail pour stimuler la performance des employés. Depuis environ vingt ans, l’aménagement des bureaux en tant que discipline stratégique connaît un regain de ferveur avec l’essor des startups de la Silicon Valley. Séduisant les jeunes talents avec des espaces de travail attractifs et bien conçus, elles ont ainsi développé une approche “scientifique” de l’aménagement des bureaux, où rien n’est laissé au hasard.

Pour ces entreprises, le bureau est devenu un puissant levier d’attraction et de rétention de talents, et d’amélioration de la performance. Elles ont imaginé des lieux ouverts et conviviaux où il est possible de travailler mieux (et plus longtemps) tout en tirant profit de la richesse des talents qui nous entourent. Le bureau est ce lieu où de nouvelles synergies inattendues peuvent émerger, où l’on peut développer la “sérendipité” : la possibilité de rencontres fortuites entre les talents d’univers différents, censée enrichir les ressources humaines et les rendre plus créatives.


Tout ne peut pas être planifié : au bureau, il faut laisser la place aux rencontres fortuites et à la collaboration informelle.

Avec le mouvement des relations humaines, les managers ont cherché à offrir à leurs employés un cadre de travail plus humain et bienveillant. Certains architectes ont pleinement embrassé ce mouvement et imaginé des utopies architecturales. Ainsi, Le Corbusier est la figure la plus représentative de cette architecture utopiste, avec sa technique constructive poteau/dalle qui aboutit à une organisation intérieure où les divisions de l’espace ne sont plus soumises aux impératifs de structure du bâtiment. On lui doit ainsi le “plan libre”. Toutefois, nombre des utopies caractéristiques de la période ont plutôt mal fini car elles ne correspondaient souvent pas aux besoins réels des utilisateurs.


Un bureau horizontal pour une organisation horizontale ?

Le premier open space

La spéculation de la fin du XXème siècle a conduit à l’érection d’un nombre incalculable de tours. Ces quartiers urbains très denses ont néanmoins rapidement été désertés au profit de banlieues plus calmes et moins anxiogènes (et au foncier moins coûteux !), permettant également de penser les espaces de travail de façon pus horizontale. Avec moins de hiérarchie et plus d’horizontalité, on ouvre aussi de nouvelles possibilités.

L’organisation horizontale repose sur l’idée que les travailleurs sont plus productifs lorsqu’il n’y a pas d’étanchéité entre ceux qui pensent et ceux qui font. Les travailleurs embrassent d’autant mieux l’intérêt de l’organisation horizontale : ils sont autonomes, responsables et plus créatifs. L’aménagement des bureaux est ainsi pensé pour refléter l’horizontalité de ces organisations : les équipements sont mobiles et les espaces sont ouverts. Lorsque l’organisation est effectivement horizontale, l’aménagement des bureaux en est naturellement le reflet. En revanche, aménager les bureaux en espérant qu’ils vont comme par magie transformer la culture et aplatir la hiérarchie relève du vœu pieux…


Ouvrir l’espace pour libérer l’esprit ?

Années 1980 : L’âge d’or de l’open space (Flickr)

Réellement née dans les années 1950 en Allemagne, l’idée de l’open space a d’abord été de créer un espace flexible dont chaque élément était mobile. Un bureau plus flexible est non seulement moins coûteux, mais peut aussi s’adapter rapidement à des besoins évolutifs.

Malheureusement, alors même que les entreprises le revendiquent comme un lieu de confort pour des employés qui communiquent davantage, l’open space est devenu un espace standardisé et bien peu flexible au cours des décennies qui ont suivi son invention. Omniprésents dans les grandes organisations bureaucratiques, les open spaces emplis de bureaux à cloisons ont fini par représenter tout ce que la vie de bureau pouvait avoir d’aliénant et d’abrutissant. Et l’on découvre que non seulement les salariés communiquent moins, mais qu’ils sont également moins productifs !




Les travailleurs sont façonnés par leur environnement, et inversement. La QVT, déjà !

2015 : Inauguration de MPK20, ”le plus grand open space au monde” – siège de Facebook en Californie (40 000m2)

Lorsque le gourou du management Douglas McGregor publie La dimension humaine de l’entreprise en 1960, il popularise l’idée selon laquelle les entreprises doivent se faire le levier de l’épanouissement individuel et de la réalisation du moi pour créer de la valeur et innover.

C’est ainsi que les travailleurs de la “classe créative” ont transformé le bureau pour qu’il ne ressemble plus à l’usine, et ont ainsi débarrassé leur environnement de tout ce qui rappelait le taylorisme ouvrier.

De là à installer un babyfoot au fond de l’open space, il n’y a qu’un pas !

Mais dans notre économie numérique actuelle, la capacité à se concentrer pour travailler “profondément” est finalement devenue la compétence à la fois la plus rare et la plus précieuse. Assaillis de notifications et de distractions permanentes, notre capacité à nous concentrer sur une tâche exigeante est précisément ce qui nous permet de créer de la valeur. L’espace doit donc aussi permettre la concentration.


La fin du bureau traditionnel ?

L’approche scientifique de l’aménagement des bureaux n’a pas seulement donné naissance à des nouvelles utopies, elle a aussi ravivé l’idée du progrès continu : puisque la science avance sans cesse, alors l’aménagement des bureaux ne peut que s’améliorer ! L’âge d’or du bureau traditionnel est néanmoins largement derrière nous. La part des actifs travaillant hors des bureaux est en augmentation constante, et cette tendance se poursuivra dans les années à venir, avec la montée du travail indépendant et du management en “mode projet”.

Pourquoi immobiliser de coûteux mètres carrés pour des bureaux qui ne sont occupés qu’une partie du temps ? Flexdesk, desk sharing, hot desking… plusieurs termes coexistent pour désigner peu ou prou la même réalité. Depuis que l’ordinateur mobile, le smartphone et les applications cloud-based sont devenus la norme pour des employés habitués à travailler sur leurs outils mobiles, le desk sharing est devenu omniprésent dans de nombreuses entreprises. Mais il ne peut concerner toutes les entreprises ni tous les employés : il ne fait pas sens pour ceux qui sont présents tous les jours au bureau, ni pour ceux qui ont besoin d’un équipement volumineux.

Le bureau de demain ?

Amélioration ou disparition des bureaux ? Les outils mobiles et la connexion continue ont fait du télétravail une réalité pour un nombre croissant d’actifs, même lorsqu’il n’est pas officiellement reconnu par la hiérarchie. Les bureaux “nomades” se sont multipliés ces dernières années. Certaines entreprises ont même franchi le pas de renoncer complètement aux bureaux…

Pour rester attractives, les entreprises de demain devront donc être en mesure d’offrir à leurs employés un “combo” personnalisé et flexible en matière d’espace de travail, avec un bureau agréable, les équipements adéquats pour qu’ils puissent travailler à distance, la possibilité d’utiliser des espaces de co-working lorsqu’ils sont en déplacement, etc. L’idée qu’il existe un aménagement des bureaux idéal qui convient à tous devra donc progressivement être abandonnée.

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    Commentaires

    Un commentaire

    • Annick Francois

      at 21:24:50

      Bien documenté !

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